J’ai longuement observé un bureau de vote à Sceaux pendant les élections municipales. On y voit défiler un échantillon assez représentatif de notre communauté locale, avec toutes les générations, tous les styles, toutes les humeurs.
Dès le matin, on repère l’assesseur expérimenté, qui arrive avec l’assurance de quelqu’un qui a déjà fait ça et explique donc immédiatement à tout le monde comment il faut faire. Le président du bureau, qui est le seul à pouvoir diriger les opérations, doit rappeler calmement que, justement, c’est lui le président.
Chez les électeurs, le spectacle est varié.
Il y a ceux qui ne trouvent pas l’entrée de l’isoloir, tournant autour comme s’il s’agissait d’une installation d’art contemporain.
Il y a aussi ceux qui ont des difficultés avec le bulletin et l’enveloppe, qui ne passe pas dans la fente de l’urne. Le bulletin est trop plié, trop épais. Le pliage a manifestement été un exercice d’origami assez ambitieux et l’enveloppe n’y met aucune bonne volonté. On recommence.
Et il y a les conversations improvisées entre électeurs, qui deviennent un peu bruyantes, jusqu’à ce que le président intervienne, très diplomate, pour rappeler que nous ne sommes pas au bistrot.
Entre-temps, il y a tout le petit cérémonial du vote. On lit le numéro sur la carte d’électeur. On vérifie l’identité. On retrouve le nom dans le registre qu’on lit à voix haute. La personne peut voter. Puis elle signe. Et enfin on tamponne la carte d’électeur. Là, tout au long de la journée, une question revient : « Est-ce que vous seriez disponible pour aider au dépouillement ce soir ? »
La réponse la plus fréquente est une variation autour de : « Ah non désolé, je ne peux vraiment pas ce soir. » Mais à force de demander, on finit quand même par constituer une petite équipe.
Un condensé de la société
Et puis il y a les moments plus touchants.
Les jeunes de 18 ans qui votent pour la première fois, avec un mélange de sérieux et de curiosité. Ils sont en général accompagnés de leurs parents, téléphone en main, prêts à immortaliser l’instant. Dans quelques années, ils seront probablement contents de revoir cette photo… même s’ils boudent un peu sur le moment.
Les enfants qui accompagnent leurs parents et qui regardent l’urne comme un objet mystérieux. Certains ont même le privilège d’y glisser le bulletin eux-mêmes, ce qui est pour eux un moment de grande fierté.
Et un monsieur de 99 ans, arrivé très lentement, soutenu par sa fille, mais absolument déterminé à voter.
Ce petit bureau de vote est en fait un condensé assez fidèle de la société : des gens charmants, des gens pressés, des gens aimables, des gens grognons… et toutes les nuances possibles entre les deux. C’est assez amusant à observer.
Tout ce petit monde passe l’un après l’autre devant la même urne, ce qui est peut-être, finalement, l’image la plus simple de la démocratie.
C’est là que j’ai, une fois de plus, réalisé l’importance de ce droit de vote que nous avons, et que beaucoup considèrent comme acquis, au point d’en oublier la valeur. La moitié des électeurs ne s’est pas déplacée.
Il suffit pourtant de regarder ce qu’il se passe ailleurs pour comprendre que le droit de vote n’a rien d’évident. Alors oui, une voix toute seule, ça paraît minuscule. Mais des centaines de « voix toutes seules », ça peut changer les choses.

