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Une passion simple du lotissement du Parc de Sceaux

Thierry Gruber est l’auteur de 100 villas remarquables du Parc de Sceaux, paru aux Éditions Karnut. C’est une histoire richement illustrée, professionnellement commentée qui, partant d’un lotissement de 72ha, reconstitue une histoire de l’architecture du XXe siècle. L’architecte, diplômé des Beaux-arts de Paris, a déambulé patiemment, passionnément dans le lotissement du Parc de Sceaux, « ce musée en plein air » et en a rapporté un livre fouillé, florissant de descriptions des bâtis, de leur style, d’une recension des architectes et de leurs influences, ponctué d’anecdotes, de souvenirs historiques et de remarques de l’auteur. Il fait penser à la collection des dictionnaires amoureux chez Plon.

Un musée en plein air

Si le lotissement est d’une telle diversité architecturale, d’où tient-il son unité ? Thierry Gruber ne voit de point commun entre les maisons que leur caractère « bourgeois ». Elles sont vastes, solides, entourées de jardin, surtout, elles ont un style. Mais, selon l’auteur, il faut se garder d’y voir du politique. De célèbres militants communistes y habitèrent : les Joliot-Curie, André Lurçat, Etienne Manac’h, ambassadeur de France en Chine et par ailleurs informateur du KGB ! Le lotissement aussi fut le lieu de création d’organisations de gauche telles que le Mouvement de la Paix ou le PSU (dans la maison de l’auteur !).

Mais bourgeois au sens du choix de la population visée. Quand le lotissement a été lancé dans les années 30, non loin, à Antony, le maire Auguste Mounier se lançait dans des constructions pour les « mal lotis ». La cible n’était vraiment pas la même, le long du parc de Sceaux.

Voilà pour l’unité, mais quid de la diversité ? Pourquoi cette sorte de compétition entre les esthétiques ? Thierry Gruber y voit simplement un effet naturel de l’expression des goûts. « Il n’y avait pas d’unanimité dans l’opinion. » Et puis, les modes successives avaient leurs adeptes.

Le livre répertorie, interprète et met en images toute une mémoire d’architectures. Il présente l’historiciste, celle qui exhumait les siècles précédents, les néo-quelque chose : néo Louis XIII ou ses successeurs, néoflamand ou classique. L’architecture régionaliste est d’un ressort venu de l’attractivité, dans les années 1930, des stations balnéaires et de l’aspiration bourgeoise de pour les villégiatures.

Le pittoresque montrait une « diversité des maçonneries apparentes en façade en briques ou en meulière » accompagnée d’émaux et de faïences. C’étaient de ces constructions solides qui reconduisaient l’habitat bourgeois du XIXe, soit avec une référence romantique qui reprenait les codes médiévaux dans la ligne de Viollet-Le-Duc, soit néoclassique qui reprenait les références à Athènes, Rome ou le XVe italien.

Les déroutes du « moderne »

Incidemment, on comprend les relations entre les formations des architectes et leurs goûts. Et la familiarité de Thierry Gruber avec son sujet montre ici toute sa valeur. De ne pas avoir fait les Beaux-arts de Paris ou l’Ecole spéciale d’Architecture avait mis des architectes locaux comme René Gravier et Edmond Petit à l’écart (ou à l’abri, comme on voudra) des convictions modernistes qui ont marqué largement le XXe siècle. On apprend que les prix de Rome affectionnaient le néoclassicisme. Leur aspiration était de construire des monuments d’autant qu’ils étaient assurés d’avoir des commandes publiques. Les maisons ne les intéressaient guère et il fallait être de leurs amis ou de leurs proches pour qu’ils acceptent de les concevoir. Tel fut le cas de la maison Granet, célèbre sinologue, dont le frère était architecte.

L’art déco « le plus représenté dans le lotissement entre les deux guerres » doit beaucoup à l’exposition internationale des arts décoratifs de 1925. Il faut se souvenir que le département acquiert le terrain en 1928 et les travaux commencent vers 1930. Son influence est alors majeure.

Ce que le livre incorpore dans le « moderne » est très intéressant. On y trouve des tendances variées auxquelles on ne songe pas forcément : le paquebot (qui « affirme la modernité par le graphisme des façades »), le purisme (qui au contraire « interdit tout décor de façade », « un crime ! » de lèse-égalité) ou le brutalisme. Thierry Gruber égratigne le modernisme qui revendiquait : « … sous prétexte d’être progressiste et égalitariste, de rejeter le décor » et répéter « à l’identique [le] traitement de façade d’un étage sur l’autre »…

Le refus des ornements, la volonté de non-décoration, le béton rugueux étaient très populaires « chez les architectes des années 50 à 70 ». Dans l’esprit Le Corbusier ou Mallet Stevens, ils y voyaient une contestation du goût bourgeois. Explication peut-être de sa longévité, cette idéologie justifiait les exigences de baisse des coûts. « Si les pièces sur un côté de l’immeuble ont sur les étages les mêmes fonctions, il est logique que les façades soient identiques. » Ce « fonctionnalisme » justifiait l’industrialisation et la préfabrication.

Les propriétaires du lotissement n’ont pour la plupart pas suivi ce « purisme », avec « ses volumes blancs, immatériels, simples et sans décor ». Ils ont souvent choisi l’apparat avec l’éloignement du pavillon par rapport à l’entrée. Le jardin n’était pas considéré pour son usage, mais pour la mise en valeur du parcours vers la maison. Roselyne Bussière, conservateur honoraire du patrimoine et auteur d’un livre sur l’architecture pittoresque, qui préface l’ouvrage, fait remonter ce vaste avant-propos de la maison au XIXe et même au XVIIIe siècle.

Une mémoire du quartier

La contribution de Roselyne Bussière à cette histoire remarquable est à associer à d’autres : Corinne Jager, guide conférencière, les archivistes d’Antony, Cécile Lizée, de Châtenay, Lisa Ducamps, de Sceaux, Carole Macé. Par leurs concours, Thierry Gruber eut accès aux permis de construire, put retrouver les propriétaires, les architectes, puis retrouver de son côté leurs influences. Il leur doit aussi la riche iconographie, mais aussi à Clément Pinçon de l’Atelier WIP.

Le livre est un « bébé covid ». Pendant le confinement, on n’avait droit qu’à 1km autour de son logement. « J’avais du temps et j’étais captif du lotissement » confie-t-il à Kiki Tournier présidente de l’Association des riverains du Parc de Sceaux. Il sillonne les rues, observe et photographie des maisons, trouve en elles « une variété hors-norme de styles ». L’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais une rencontre avec Florence Martin Ropital, voisine et éditrice, passionnée par la richesse du lieu, permet de lancer un projet de publication.

Dans l’esprit de Thierry Gruber, le livre répond à une conviction. Les défis du réchauffement climatique poussent à trouver des alternatives aux faiblesses environnementales des constructions anciennes. Et le risque est grand de voir disparaître les styles architecturaux. Leur recensement scrupuleux, éclairant, vise à défendre ce que fut la créativité du XXe siècle. Comme pour dire que les nécessaires transformations techniques ne doivent pas se faire en détruisant ces imaginaires.

Le livre est aussi une confidence. Jeune, Thierry Gruber, architecte « un peu sectaire » (dixit) adepte des idées de Le Corbusier et de la ville fonctionnelle, considérait « le lotissement comme une hérésie : de l’habitat individuel, bourgeois de surcroît, bref tout ce qu’il ne fallait pas faire pour l’avant-garde de l’époque ». Avec l’âge et l‘expérience, il a réévalué les tendances architecturales du XXe et en a apprécié la richesse. Ce livre est sans doute une manière de le dire, de dire combien son lotissement l’inspire, et de dire pourquoi. En détail, en connaissance et en intimité.


Où trouver le livre?

A la libraire du château de Sceaux, à la Maison du tourisme de Sceaux. Il est temporairement épuisé, mais il sera à nouveau disponible dès mai en librairie.

Pour en savoir plus

Le site de l’Association des Riverains du Parc de Sceaux

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