Jeudi. Le début des cours est à 8h30. Il est 8h et quelques dizaines d’élèves sont arrivés pour préparer le blocage. Des pancartes ont été accrochées devant la porte du lycée: « On se casse la voix pour être écoutés; ils nous cassent les dents« . Un calicot: « Nous ne sommes pas mal éduqués. On nous a juste jamais écoutés« .
M*** est en première, C***, I***, Pa** et Ph** sont en terminale. Micro ouvert. Nos questions. Les revendications, en général et en particulier à Marie-Curie ? Quels moyens d’action vous voulez vous donner ? Comment vous jugez les moyens d’action dont vous avez entendu parler, à savoir les incendies et les agressions contre des personnes. Qui commence?
M***-. Nos revendications, c’est d’avoir le droit aux mêmes moyens pour tous les lycéens. Parce qu’il y a beaucoup d’injustice. Parce que nous, on a la chance d’être un lycée privilégié, mais nos camarades qui sont en banlieue, par exemple dans le 93, on pense notamment au lycée Pa**-Éluard, aux gens qui sont dans les périphéries, qui n’ont aucun moyen. Nous, encore ça va, mais ils n’ont pas de table, pas de chaises. Les moyens de l’Education sont déplorables. Ils n’ont pas assez de moyens pour laisser les élèves étudier correctement. On se plaint tout le temps du classement PISA de la France, alors que l’Education ne fait aucun effort. On met 6 milliards d’euros pour réarmer l’armée française, mais 0 euros dans le budget de l’éducation de l’État.
LGdS-. Pour vous, il y a 0 euros dans le budget de l’éducation nationale ?
M***-. Exactement, c’est les derniers rendements qui sont sortis il n’y a pas longtemps.
LGdS-. Donc, pour vous, le budget de l’Education nationale, c’est 0 ?
M***-. Je veux dire qu’il n’est pas du tout utilisé à bon escient.
Micro vers C*** qui souhaite répondre pour les problèmes propres à Marie Curie.
C***-. On a des rideaux qui ne fonctionnent pas, donc on doit travailler avec le soleil dans les yeux dans plein de salles. On a extrêmement chaud en été. Pendant les canicules, c’était affreux de travailler. Il y a des fuites pendant les jours de pluie. Ensuite, par exemple, on a nos manuels d’anglais de terminale qui ne sont plus à jour, parce qu’on n’a pas assez d’argent pour acheter des vrais manuels en papier qui sont au programme. Donc même dans un lycée privilégié, on n’a pas assez de moyens. Donc dans les autres lycées du 9-3, du 9-4 et du 9-5, de banlieue en général, c’est encore pire. Donc ici, on est aussi également en solidarité. Et on veut une réelle égalité des chances. Pour tout le monde, pas l’égalité des chances qu’on nous promet mais qui n’est jamais réelle.
LGdS-. L’égalité des chances, pour vous, devrait passer par quelle mise en œuvre ?
I***-. Pour moi, l’égalité des chances, c’est déjà le fait que tout le monde ait le même accès à l’éducation. Donc que tout le monde ait accès aux mêmes structures, tout le monde ait accès aux mêmes moyens d’étudier. Parce qu’après, on dit oui, méritocratie, oui, il faut travailler pour réussir. Mais là, dans les lycées, donc tout ce qui se passe en France, on voit bien qu’il ne suffit pas de travailler pour réussir. Il faut aussi être aidé, avoir les moyens de réussir. Et là, on ne nous donne pas les moyens. On ne donne pas les moyens de réussir à certains lycées.
LGdS-. Et pour Marie-Curie ?
I***-. Pour mieux réussir à Marie-Curie, on va pas se plaindre. On a des profs. Mais comme C*** l’a dit, on n’a pas assez de manuels. On n’a pas des manuels au programme. Pour réussir, il faut travailler dans des conditions aptes pour réussir. Comme dans tous les lycées, pas de clim. Soit il fait super chaud, soit il fait super froid. Et ça, c’est plus possible. Au troisième étage, Il n’y a pas d’aération.
LGdS-. Passons aux moyens d’action.
C***-. Le moyen le plus utile pour nous, c’est évidemment de nous manifester aujourd’hui. Parce qu’en fait, à chaque fois qu’on parle, depuis des années, on ne nous écoute jamais. Donc aujourd’hui, il y a un mouvement qui est national. Tous les jeunes de France ont décidé de se rejoindre pour créer des blocus, des mobilisations, afin qu’on soit enfin écoutés et surtout entendus. Parce qu’il y a plein de politiques, pendant toutes les campagnes, qui font croire qu’ils admirent la jeunesse, que la jeunesse, c’est le futur. Mais quand il s’agit d’agir, il n’y a plus personne. Et toutes leurs promesses, elles s’en vont.
LGdS-. Concrètement, ici, qu’est-ce que vous allez faire ?
I***-. Du coup, on est là pour se mobiliser, pour montrer notre mécontentement, parce que pendant toutes ces années, au-delà de parler, ils ont pu constater ce qui se passe avec les lycées.
LGdS-. Vous allez témoigner comment ?
I***-. On va témoigner à travers des slogans forts, à travers une mobilisation. Et à travers ça, on espère qu’ils comprennent que la mobilisation nationale, elle touche plus haut. Macron, dit « Oui, les lycées sont faits pour être ouverts, pour apprendre, mais pas pour être bloqués et brûlés ». S’il avait fait les bonnes choses au bon moment, il y aurait pas eu tout ça.
LGdS-. Quelle est votre position par rapport aux incendies et aux combats de rue ?
M***-. Je trouve qu’ils en font beaucoup, quand même, alors que certains lycéens sont là pour militer. Et en fait, si on ne fait pas de boucan, qu’on ne passe pas par la violence, j’ai l’impression, nous, c’est pas ce qu’on veut faire aujourd’hui, c’est pacifique. Et je tiens aussi à recentrer le débat pour dire que nous, nos conditions, ça va, et qu’on est surtout là pour épauler nos camarades qui sont dans d’autres régions de France, qui, eux, ont vraiment des manques de moyens. Et on cherche à leur prouver notre soutien également par le blocage. Et le fait qu’il y ait des incendies, tout ça, ou des violences… Mais je trouve que les violences ne viennent pas forcément de la part des lycéens eux-mêmes, et que c’est pas une poubelle brûlée qui va faire forcément quelque chose de…
LGdS-. Un peu plus qu’une, quand même.
M***-. Franchement, quand on voit à Pa**-Éluard, il y en a eu trois, même pas, et il y a surtout eu les violences policières.
Ph**-. Moi, je pense que ça sert à rien de brûler des portails, des poubelles, parce que ça dessert la cause, ça donne une mauvaise image de la jeunesse, qui veut juste revendiquer leur droit d’éduquer, parce qu’on nous baratine toute l’année qu’on est l’avenir de la France, mais si on ne peut pas étudier correctement, on n’a pas d’avenir, tout simplement. Et donc, brûler des portails tout en réclamant des moyens, ça dessert la cause, et c’est pas du tout utile, parce que si on brûle des portails, faudra forcément les repayer, et donc perdre de l’argent qui pourrait être mis, par exemple, dans des manuels, des professeurs, des infirmières, du personnel, du matériel,
Pa**-. Je pense qu’on parle aussi beaucoup des destructions, donc, des lycéens, les poubelles, les portails. Mais il faudrait quand même aussi parler de la répression de la police, parce qu’on est des mineurs. Ils nous tirent dessus à la flashball, on nous envoie des lacrymogènes, donc oui, OK, on brûle trois poubelles, nous, on perd des dents, on se fait briser des os, on se fait gazer, c’est quand même pas normal. Il faut le rappeler, on est la plupart mineurs, et on cherche juste à défendre une cause. Ils agissent dans des proportions qui sont impossibles, et, exactement, ils sont disproportionnés par rapport à notre âge.
LGdS-. Pour vous, la police a attaqué les élèves alors qu’il ne se passait rien, uniquement pour les attaquer ?
M***-.On a vu beaucoup de vidéos d’élèves qui, parfois, ne participaient même pas à des blocus, qui ont été pris à partie par des policiers. Une élève qui s’est faite étrangler, un autre qui s’est fait casser les dents. Enfin, c’est n’importe quoi. On voit plein de violences policières. Y a un policier qui a retenu un élève au-dessus de son vomi, parce qu’il avait vomi après avoir été tabassé et gazé. C’est n’importe quoi. Aujourd’hui, c’est sûr que s’il y a une répression policière qui est aussi énorme, ça va aussi donner des élans aux jeunes à se mobiliser encore plus, parce que c’est pas normal. Parce qu’on doit avoir le droit de nous mobiliser sans être réprimés de cette manière-là.
Pa**-. C’est que c’est pas tant que c’est sans raison, mais c’est que c’est d’une manière complètement disproportionnée. C’est-à-dire qu’on a un minuscule départ de feu, et, directement, on a les CRS qui chargent. C’est quand même pas normal. On est des mineurs, et on se fait charger par 50 hommes en équipement complet qui nous écrasent et qui nous plaquent contre les murs. Et ce, même pour les gens qui n’ont absolument rien fait et qui militent pacifiquement.
LGdS-. Quelle représentativité pensez-vous avoir ?
C***-. Evidemment, à la foule qui est présente. Mais aussi, on sait qu’il y a énormément de secondes, de premières et de terminales qui ont été mobilisées. Donc ça veut dire que c’est pas juste un petit groupe de terminales, un petit groupe de premières ou un petit groupe de secondes. On est unis. On est tous ensemble. Les systèmes qu’ils ont essayés de faire, de classements, Parcoursup, etc., qu’ils ont essayés de nous diviser, ça ne fonctionne pas. On est toujours unis. Et c’est ça, aussi, la représentativité. Là, vous voyez, il y a des filles, il y a des garçons, il y a de tout. Et on voit qu’il y a quand même une foule énorme qui commence à arriver.
LGdS-. On évoque souvent la politisation du mouvement. Qu’en pensez-vous ?
I***-. Là, on a vu que tous les politiques, à part LFI, parce qu’eux, ils sont venus pour le coup, ils ont réussi à détourner ces blocages en leur avantage, en commençant à critiquer les partis politiques présents lors des blocus, alors que les partis présents lors des blocus, c’est, au final, ceux qui se soucient le plus de nous et ceux qui sont prêts à nous aider dans nos revendications. Donc aujourd’hui, ceux qui sont en blocus, on voit c’est ceux qui peuvent nous soutenir et donc ceux avec qui on est.
LGdS-. Vous parlez de LFI ?
Tous-. Non, c’est la gauche, la gauche, la gauche. — C’est un mouvement communautaire. — Il y avait Renaissance, il y avait les LFI… C’est-à-dire que tous les mouvements de gauche, aujourd’hui, on les remercie d’être présents et on condamne tous les partis politiques de droite… — Notamment le RN ! — Ils retournent ces blocus à leur avantage pour critiquer les autres.
Les voix se mêlent avec la musique qui démarre. La sono commence à cracher. Ils ont tout prévu. On rit et on crie. Il est 8h20 environ. Les élèves arrivent par grandes grappes. Les bus. On découvre de loin en descendant l’avenue de la République, l’ambiance… super sympa. Le blocage est réel. Difficile d’entrer dans l’établissement. Quelques parents venus accompagner leur enfant s’interrogent. Le collège est ouvert.

