Le 16 avril 2026 à 20h, Jî Drû vient reconquérir le Pédiluve avec son tout nouvel album Poems for dance. Entouré de Sandra Nkaké (voix), Pierre-François Blanchard (basse et clavier) et Mathieu Penot (batterie), Jî Drû s’impose comme figure singulière du jazz français entre afrobeat, soul, électro et jazz.
Pierre Bozzone. Vous êtes né à Amiens, vous avez une formation en flûte traversière et une base classique solide. Toutefois, vous avez recherché assez rapidement dans vos compositions un rapport plus libre au son.
Quels ont été les désirs artistiques qui ont été à l’origine de ce changement de trajectoire ?
Jî Drû. Les rencontres. Le fait de travailler avec d’autres artistes, leur confiance, le partage qui provoquent une interaction, l’envie d’explorer autre chose.
Quand on joue en groupe, on est amené à sortir de son terrain habituel. Le fait d’avoir invariablement monté ou encore participé à d’autres groupes de musique vous enrichit.
Qui plus est lorsqu’il s’agit de groupe amplifié ! J’entends par là que jouer dans le cadre de concerts n’est pas la même chose que de rester seul à jouer son propre répertoire. On explore de nouveaux espaces, on peut réverbérer la flûte, on peut s’approcher ou s’éloigner du micro, jouer sur les intensités.
Aussi les voyages qui amènent à croiser des cultures différentes, des pays de L’Europe de l’Est à l’Afrique. D’autres façons de manier l’instrument, des matières différentes (bambou) qui m’ont ouvert à d’autres mélodies que le seul répertoire classique que j’avais en héritage.
De telle sorte que la flûte peut être tout à tour, rectiligne, mélodique, etc. Je chante également. Ce qui accentue le champ des possibles.

Dans quelle mesure votre approche relève-t-elle d’une déconstruction des codes traditionnels de la flûte ou non, selon vous ?
Elle participe d’un chemin de traverse qui ne m’est pas propre. Il existe un certain nombre de flûtistes qui, à un moment ou à un autre, ont eu l’envie de casser les codes.
J’ai commencé par le saxophone, la flûte est venue par la suite. C’était au départ de ma formation l’exigence d’un travail écrit par d’autres. Et c’est lorsque j’ai commencé à composer que j’ai eu envie de m’en extraire. Sans la volonté d’aller contre un mouvement ou de déconstruire quelque chose. L’approche s’est faite naturellement. J’ai eu la chance qu’on me laisse beaucoup de liberté, pour m’exprimer. Par des solos notamment. C’est venu petit à petit, en empruntant, en m’inspirant d’autres artistes d’univers et de cultures différentes et en faire la synthèse.
Votre travail mêle acoustique et traitement électronique. Comment articulez-vous ces deux dimensions (sans que l’une ne prenne le pas sur l’autre) ?
Pendant ma formation initiale, j’ai été pris d’une passion pour la flûte et son acoustique. Mais parallèlement, j’écoutais de la pop, du rock, de l’électro, des musiques répétitives, en quelque sorte. Et à un moment donné, je me suis posé la question du « mariage » de toutes ces influences.
Avec ce quartet, j’espère avoir atteint une certaine forme d’équilibre entre ces différents univers.
La basse clavier par exemple est située dans l’orchestration, à l’opposé de ma flûte. Aussi l’apport vocal des solistes enrichit mon écriture. Tout cela concourt à créer cette alchimie.
Cela permet aussi de raconter des histoires. Comme les musiques de films qui aident au narratif du scénario.
Qu’est-ce qui vous a donné envie d’intégrer le beatbox dans votre jeu ?
Ado, j’ai grandi avec la musique hiphop. Ça y a concouru, incontestablement. Ces aspects « percussifs », les passages entre la voix et la flûte. La boucle, la trans, la répétition sont devenues alors une des valeurs de notre musique.
Y a-t-il des disciplines extramusicales qui nourrissent votre recherche (danse, arts visuels, méditation…) ?
Je suis très curieux, très consommateur de culture. Je lis, je regarde beaucoup. J’aime beaucoup le cinéma. Les polars. Particulièrement ceux auxquels je pense qui m’ont accompagné.
Pour ce dernier album Poems for dance (poésie pour la danse) je l’ai lié à l’idée de mouvements et d’actions. C’est la structure que j’ai retenue pour écrire cet album. Parler au corps, y mettre des rythmes, des choses qui donnent envie de bouger, de danser.
A l’occasion de votre passage au Pédiluve, le magazine local vous a classé dans la catégorie : Jazz-Afrobeat. Ça vous va ou bien, au contraire, comment décririez-vous votre musique en quelques mots, vos influences musicales ?
Ça me va. Pour ce dernier album, le répertoire emprunte particulièrement à l’Afro-beat. Ce n’est pas pour autant l’Afro-beat des années 70. Ici, on est sur une démarche plus acoustique. Mais, oui, pourquoi pas !
A l’occasion de la sortie de ce nouvel album Poems for dance, vous vous êtes entourés de Sandra Nkaké qui apporte sa voix à vos mélodies, de Pierre-François Blanchard pour les parties basse et clavier et de Mathieu Penot à la batterie. Les meilleurs. Je rappelle que Sandra Nkaké a été lauréate des Victoires du Jazz 2024, que Pierre-François Blanchard quant à lui, multiplie les concerts, est salué par la critique professionnelle (Jazz magazine, Le Monde, Telerama) et qu’il a lui-même été nommé aux Victoires Jazz dans la catégorie Album et que Mathieu Penot poursuit depuis quelques années une carrière à la fois dans le jazz, mais aussi dans des projets plus pop-rock. Ces complicités sont nées comment ?

Par des rencontres successives. Sandra, c’était il y a plus de vingt ans, nous accompagnons un groupe. On a collaboré puis écrit ensemble, chacun dans nos répertoires.
A la sortie du confinement, j’ai fait la connaissance de Pierre-François. On avait monté un grand ensemble : Tribe From The Ashes où il participait au piano, avec un certain nombre d’artistes. Et on a fait une série de concerts par la suite. Depuis, on collabore toujours. C’est le deuxième de mes albums auxquels il participe. Et j’ai rencontré Matthieu dans le groupe de Sandra Nkaké.
On a parlé de souffle pour cet album. En quoi ce souffle, au cœur de votre jeu, dépasse-t-il la simple technique pour devenir un véritable langage ?
L’image du souffle doit être prise dans tous les sens du terme. C’est ce qui me permet de produire du son, de respirer. Dans l’oralité, lorsque je raconte des histoires. Le souffle épique, le souffle narratif. Le souffle qui nous émeut, qui nous fait avancer. J’aime cette image. Je m’en sers, je la développe, car elle fait partie de mon quotidien : le travail avec le souffle, c’est la moitié du travail d’un flûtiste.
Y a-t-il un morceau dont vous êtes particulièrement fier ?
Oui. J’en ai un que j’aime particulièrement jouer : Don’t stop the flow (part II). J’adore les sonorités qu’il provoque, l’humeur qu’il dégage dans l’album. Quand on le joue, il y a une espèce de lumière, de jubilation qui apparaît.
Qu’aimeriez-vous que le public ressente à l’écoute de ce nouvel album ?
L’idée de partage, de se faire du bien. Après la parenthèse du confinement, de cette morosité ambiante, entre ce qu’on entend, ce qui est dit, ce qui est échangé, j’ai eu envie d’offrir un album qui aide à tourner la page. La musique est faite pour nous faire du bien et nous aider à nous mettre en action.
Peut-on parler, dans votre musique, d’une écriture du corps autant que d’une écriture musicale?
C’est une musique qui s’adresse au corps. Sandra et moi essayons sur scène de l’incarner physiquement tout au long du concert.
Quelle place accordez-vous à l’improvisation dans votre processus de création ?

Chaque morceau est construit pour laisser la place en concert, à un espace d’improvisation. Cela permet la rencontre artistique en live, entre les musiciens. Cet espace prend la parole.
La scène est-elle pour vous un espace d’expérimentation ou de restitution ?
A la fois un espace de partage précieux ou chacun des musiciens va emmener le public dans son histoire. C’est fondamental pour moi.
Enfin, quelle expérience souhaitez-vous transmettre au public qui viendra vous voir et vous écouter, au-delà de la performance elle-même ?
On joue l’album. Mais il y a des prolongements. Les formes évoluent au fur à mesure des concerts. Le lieu interagit également. Chaque salle invite à redécouvrir l’interprétation.
J’adore le Pédiluve. On projette une musique différente de celle produite dans une grande salle. Au Pédiluve, on expérimente. Il y a une très grande proximité avec notre public. L’attention portée est différente. On sent les gens ouverts. C’est plaisant, c’est une petite bulle de bonheur à chaque fois que je m’y produis.
- Pédiluve de Châtenay-Malabry: 254 avenue de la Division Leclerc.
- Renseignements : 01 41 87 20 84 ou accueil@l-azimut.fr – www.l-azimut.fr

