Appuyez sur “Entrée” pour passer au contenu

La LICRA et le risque d’atomisation sociale

BOURG-LA-REINE Le vendredi 13 février, à l’Agoreine, la section locale de la LICRA (Ligue Internationale Contre le Racisme et l’Antisémitisme) organisait une table ronde sur le thème de La société française au risque des fractures et de la radicalisation. Elle avait invité Jacqueline Costa-Lascoux, juriste, sociologue, ancienne membre du Haut Conseil à l’Intégration, Jean-Pierre Obin, ancien inspecteur général de l’Éducation nationale et Denis Peschanski, historien et spécialiste de la mémoire des attentats terroristes. Chacun a apporté un point de vue particulier et complémentaire pour éclairer un thème hélas d’actualité.

Les mécanismes de la fragmentation

Dans son dernier ouvrage publié en 2023, Les profs ont peur, Jean-Pierre Obin parle de la solitude des enseignants. A ses yeux, les fractures identitaires dans le système éducatif sont visibles depuis des dizaines d’années.

En s’appuyant souvent sur des statistiques d’une étude de l’IFOP, Jean-Pierre Obin relève plusieurs mouvements. En premier lieu, la multiplication des incidents qui vont de l’insulte, à la menace ou à l’agression physique.12% des professeurs disent avoir subi des agressions pour des raisons liées à la religion. Sur les centaines de milliers d’enseignants, on imagine le nombre considérable de cas.

Puis vient la peur des enseignants qui a pris de l’ampleur avec les assassinats de Samuel Paty et de Dominique Bernard. Entre autres conséquences, il y a la décision de ne plus enseigner telle part du programme. C’est particulièrement vrai quand il est question de mixité filles-garçons, d’enseignement moral et civique, d’histoire-géographie, de sciences de la vie. En quatre ans, le pourcentage des professeurs disant se censurer dans l’enseignement secondaire public est passé de 36% à 56%.

Enfin, la défiance vis-à-vis des institutions en général et du professeur en particulier. Cette défiance agit à deux niveaux : entre le professeur et le chef d’établissement, entre le chef d’établissement et sa hiérarchie. Pour Jean-Pierre Obin le « pas de vague » a des effets dévastateurs qui isolent le professeur et montrent une certaine pusillanimité de l’institution. Ce qu’il tempère en reconnaissant que le problème ne peut être résolu à l’intérieur de l’école.

Manipulations

En 1989, lors de l’affaire des collégiennes de Creil venues en foulard, Jacqueline Costa-Lascoux, travaillait dans la ville. Pour elle, la situation présente apparaissait déjà et il y a un plan international de radicalisation, d’entrisme, d’usage de la terreur. Il s’appuie sur l’inversion des logiques, la culpabilisation des laïcs, le prétexte des violences policières alors qu’ils la cherchent. Et cela marche auprès de certains juges.

Elle a participé à la commission Stasi qui en 20023 fut chargée par Jacques Chirac de faire des propositions sur l’application de la laïcité. Selon elle, l’affrontement entre les deux légitimités, religieuse et laïque, était déjà à l’œuvre. Aujourd’hui, on voit que « la ligne de démarcation entre le pur et l’impur justifie tout. On s’aveuglerait à croire que la radicalisation est une réponse aux seules questions économiques et sociales. » On est dans le domaine des idées. Et dans les réseaux sociaux, elles se diffusent comme des traînées de poudre.

Des jeunes mal dans leur peau sont repérés. Le consumérisme ambiant ouvre un boulevard aux intégrismes. Ils sont repérés, on leur répond, on les séduit. On a quelque chose comme : « Tu es sur un chemin de lumière, je sais ce que tu vaux. Tu es courageux. » Puis une phase d’implication. « Prouve-moi que tu es sur le chemin de lumière. » Laquelle se transforme en demande de prosélytisme, de changement dans la nourriture, dans le rapport au sport (pour les filles surtout). Plus tard viendra l’étape de « la taupe » : se rendre invisible et, sur ordre, intervenir. Car le discours de la dissimulation n’est pas simplement tactique. C’est aussi un devoir religieux ou politique.

Pour espérer déjouer ces mécanismes, il faut résolument montrer « le côté désirable de la laïcité. » De toute façon, « lutter contre les forces de destruction n’est plus un choix. »

Ressemblances et dissemblances avec les années 1930

Interrogé sur ce point, Denis Peschanski, décrit à grands traits la situation politique des années 30. Il évoque une perte de repères, qu’il illustre avec le 150e anniversaire de la Révolution française en 1939. La société française est alors très fragmentée. Elle est travaillée par la xénophobie, le pacifisme, l’anticommunisme, l’antisémitisme. On a perdu le liant. Et ce contexte explique que Pétain trouve un peu plus tard les relais dans la société française pour sa « révolution nationale ». Cette apologie des valeurs traditionnelles et cette exclusion de « l’anti France » visaient à régénérer la société française de l’intérieur, là où l’éclatement dominait.

Si Denis Peschanski identifie aujourd’hui une crise d’identité nationale qui à ce titre a une similitude, il voit une grande différence. C’est qu’avant-guerre, il n’y avait pas de communautarisme. De nos jours, l’exclusion, le refus de l’autre, s’appuie sur des solidarités communautaires. Ou, disons communautarisées. On serait en quelque sorte passé du politique à l’ethnique.

Il se trouve que Denis Peschanski est très impliqué dans un travail pluridisciplinaire très important sur les mémoires des attentats du 13 novembre 2015. L’initiative porte sur la dialectique entre mémoire individuelle et mémoire collective. Des enquêtes sur la perception et la mémoire des attentats ont été menées en 2016, 2018, 2021 et la prochaine se tiendra fin 2026. Il s’agit donc d’étudier comment la mémoire des événements se transforme au fil des ans.

Quelques résultats sont présentés. Si le choc a été par largement ressenti dans la population, le complotisme n’est pas devenu explicatif. Les commémorations témoignent de la permanence des solidarités. Les sondages réguliers sur « quels les attentats depuis l’an 2000 dont vous vous souvenez » donnent des résultats surprenants. L’attentat de Nice, le 14 juillet 2016, apparaît bien quelques mois plus tard mais devient presque absent un an après. Pourtant les 130 morts et 2 suicides du Bataclan sont comparables aux 86 morts de l’attentat de Nice.

En ce qui concerne le 13 novembre, on observe que la référence au lieu, le Bataclan, disparaît dans le temps. On observe ainsi comment la mémoire se distord.

Unité et mémoire

Et ce passage par l’étude en cours de la mémoire des attentats prenait une place naturelle de dans la conduite de la soirée. Car pour lutter contre la fragmentation de la société, il faut faire nation. Et pour faire nation, il faut de la mémoire partagée. Et commémorer, médiatiser font partie de cette construction de la mémoire.

Pour faire nation, il faut aussi des valeurs communes. Ainsi pour Jean-Pierre Odin, il faut combattre l’idée que la science est une croyance ou que l’égalité hommes-femmes se discute. On est dans les valeurs. Il cite le début de la loi de 1905 « La République assure la liberté de conscience des citoyens. » avant de commencer une petite explication de texte. « La République », donc pas seulement l’État, la République est partout. Elle « assure », c’est-à-dire elle garantit, la « liberté de conscience des citoyens » qui est un droit individuel. Protection donc de l’individu par le collectif et donc prise de distance du collectif. Pour Jean-Pierre Odin, la séparation de l’église et de l’État en est une conséquence. Elle n’en est pas le présupposé.

Entre les éclairages « protecteur » de Jean-Pierre Odin, « désirable » de Jacqueline Costa-Lascoux et « mémoriel » de Denis Peschanski, le message passait que la laïcité est au carrefour de défis risqués et de ce fait à relever sans attendre.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *