Pour la semaine internationale de la femme, Châtenay-Malabry Tourisme a invité Karin Lansen dans deux lieux emblématiques de la ville (La Médiathèque, et le Pavillon des Arts et du Patrimoine). La photographe de renommée internationale sera présente lors du vernissage de son exposition, vendredi 13 mars à 19h au Pavillon des Arts.
Jusqu’au samedi 28 mars, c’est un double accrochage : Hommages aux femmes de la Terre au Pavillon des Arts et du Patrimoine (98 rue Jean Longuet) et Petites filles du monde à la Médiathèque (7-9 rue des Vallées). Allez-y, vous comprendrez pourquoi la Ville a tenu à l’inviter.
Photographe voyageuse des lieux retirés
Au fil de ses voyages, Karin Lansen a construit une photographie à la fois documentaire et poétique, portée sur les visages, les gestes et la lumière. Ses thèmes : la transmission, le travail, la dignité ou la relation entre l’homme et son environnement.
La Gazette : Vous photographiez des femmes, vivant souvent loin des centres urbains. Qu’est-ce que ces territoires éloignés racontent que les villes ne disent plus ?

L’authenticité. La fluidité des rapports entre les gens. Une façon naturelle de créer du lien.
La Gazette : Piroguière à Ouidah, bergère du Haut-Atlas, ramasseuse de coquillages à Zanzibar… Comment choisissez-vous les femmes que vous photographiez ?
Je mène une petite enquête au préalable, avant de me rendre dans un territoire, dans un village lointain. Je me renseigne s’il existe des savoir-faire traditionnels exclusivement pratiqués par des femmes. Mais l’approche est volontairement superficielle afin de me laisser vierge de tout à priori. Ce qui m’intéresse, c’est la rencontre. Une fois sur place, je laisse les choses venir à moi.
La Gazette : Elles acceptent facilement ?
Elles finissent toujours par accepter parce que je me présente à elle. Le fait d’être une femme les rassure. J’ai un petit atlas avec moi. Je leur montre d’où je viens et où elles sont, ainsi que mon travail photographique. Je leur explique que je suis là pour elles, pour leur rendre hommage. On s’apprivoise mutuellement.
La Gazette : Lors de ces rencontres, le temps de la photographie est-il bref ou au contraire précédé d’un long moment d’échange ?
Un moment d’échange. Mais un temps long pour moi. Le cliché dure une fraction de seconde, mais tout ce qui précède est très long.
La Gazette : Votre objectif semble chercher ce que vous appelez une “lumière intérieure”. Comment capte-t-on quelque chose d’aussi invisible ?
C’est sans doute le Graal de beaucoup d’artistes et de photographes. C’est-à-dire capter un moment toujours unique contenu dans le geste et dans l’expression de la femme qui travaille dans son environnement, pour atteindre l’authenticité.
La Gazette : Qu’avez-vous appris de ces femmes, au-delà de l’image que vous rapportez ?
Enormément. C’est tout le paradoxe. Je vais vers elles, et lorsque je reviens, j’ai finalement appris beaucoup sur moi-même. Il y a une résonnance, un écho qui se produit. Le fait d’aller seule vers elles, de vivre leur quotidien, d’y séjourner longtemps, fait qu’au fond j’apprends beaucoup sur moi.
La Gazette : Vous avez également créé les “Kaléïgraphies”, une écriture photographique très particulière. Comment est née cette idée originale ?
Tout est né avec la rencontre de l’œuvre d’un artiste italien vivant à Barcelone, dont j’ai adoré le travail basé sur le « multiptyque ». C’est la multiplicité des formats carrés créant un lien très intéressant d’un point de vue géométrique qui rappelle les mandalas.
La Gazette : Vous parlez souvent de photographie comme d’une forme de poésie visuelle. Comment cette dimension poétique se construit-elle dans vos images ?
C’est une quête perpétuelle dans mon travail. La poésie tient une très grande place dans ma vie. Parallèlement à mon travail de photographe, j’écris beaucoup. Bachelard a écrit que la photographie était le médium qui se rapprochait le plus de la poésie. Je suis assez d’accord avec cela. C’est vrai particulièrement le haïku japonais que je pratique. Un instant de poésie qui tient en un texte de deux ou trois lignes, extrêmement court tout comme l’est la photographie.
La Gazette : Vous écrivez : « Ma genèse : le Voyage, mon mantra : l’émerveillement, ma quête : la beauté ». Pouvez-vous nous expliquer comment ces trois piliers guident concrètement votre pratique au quotidien ?
Le voyage, c’est le temps du départ vers l’inconnu. Quelque chose qui m’est extérieure mais qui, à un certain moment, convoque mon intimité. L’émerveillement est l’essence même de mon travail : Je vais être émerveillée par ce que je vais voir, ressentir avec ce besoin de transmettre.
La beauté est cette quête esthétique que j’ai, dans mon travail. Une beauté naturelle. Ces femmes ou ces enfants que je photographie à travers le monde incarnent cette beauté brute.
La Gazette : Parmi vos œuvres, « La Ramasseuse de Coquillages d’Uroa » revient souvent. Quelle histoire personnelle ou quelle émotion se cache derrière cette photographie emblématique ?
Ces femmes qui ramassent ces coquillages sur l’île de Zanzibar, font ce métier depuis extrêmement longtemps. Je vais passer beaucoup de temps auprès d’elles dans un petit village côtier qui s’appelle Uroa . Et là, le dernier soir, veille de mon départ, avant que le soleil ne disparaisse de l’horizon, entre ombre et lumière, dans un moment suspendu, je vais photographier cette jeune femme. Je ressens une émotion intense. Elle se retourne pour appeler sa jeune sœur. Je déclenche l’appareil. Quelques instants plus tard, la lumière s’est comme éteinte. Je le vis comme une sorte de miracle.
La Gazette : Vous avez exposé dans des lieux très prestigieux : Grand Palais, Arles, Tokyo, Florence, New York… Y a-t-il une exposition qui vous a particulièrement touchée ou marquée dans votre parcours ?
Nécessairement le Grand Palais, en 2025. L’année où la Ramasseuse de Coquillages a obtenu la médaille d’or du Salon des Artistes Français. Même si cette jeune femme ignorera toujours cet hommage qui lui a été rendu.
La Gazette : Certaines de vos photographies sont réalisées en argentique avec des surimpressions en studio, notamment dans la série allégorique sur les femmes. Qu’est-ce qui vous attire dans ces techniques plus « artisanales » à l’ère du numérique ?
J’ai conservé très longtemps une fidélité à l’argentique. Je ne suis passée que très tardivement au numérique. Le travail en studio est à l’opposé de ma démarche. Je pars en voyage à travers le monde. Je me déplace, recherchant la maîtrise totale de mon sujet. En hommage à Man Ray, j’utilise la technique de la surimpression. C’est avant tout une mise en scène assez lourde que je réalise techniquement en plusieurs jours. Mais ce qui m’intéresse dans cette technique est cette part aléatoire qu’on ne maîtrise pas. Je dois accepter d’être surprise, de réussir ou d’échouer. Parce que, ce qui sort sur l’ektachrome est toujours de l’ordre de l’inconnu. Ca convie le hasard, la patience et un moment magique qui donne lieu à ce que j’appelle la sérendipité, une chose qui se produit sans qu’on l’ait réellement cherchée.
La Gazette : Finalement, que souhaitez-vous que le spectateur ressente en découvrant ces portraits ? Une admiration, une réflexion, ou peut-être un miroir de lui-même ?
Une émotion. Avant tout une émotion.

