Jocelyn Mienniel et La French Connection se produiront le jeudi 29 octobre 2026 à 20 h au Pédiluve. Une invitation à découvrir, un artiste qui transforme chaque souffle en aventure sonore. Le trio promet une expérience vibrante, à la croisée du jazz, de l’électro et de l’improvisation.
Pierre Bozzonne-. Ce jeudi 29 octobre, vous présenterez la French Connection au Pédiluve de Châtenay-Malabry. Comment vous abordez ce passage chez nous ? Vous connaissez la salle ?
Jocelyn Mienniel-. Non. Mon tourneur m’a parlé de cette salle en termes très positifs. Sa proximité avec le public correspond exactement à ce que je recherche lorsque je défends ce type de projet et de sonorités. Je suis donc ravi de la découvrir.
Est-ce vrai que La French Connection est née en résidence à La Gare Le Gore (une petite salle située dans le 19e arrondissement)? C’est un lieu assez atypique et aussi très iconique des cultures électroniques et nocturnes parisiennes, à ce que je sais.
Oui, tout à fait. Je joue régulièrement à La Gare Le Gore depuis une dizaine d’années, presque depuis ses débuts. J’y ai développé un lien particulier : j’y ai expérimenté de nombreux formats et répertoires, testé différentes idées et organisé des sorties de disques.
Il y a environ trois ans, le lieu a commencé à proposer des résidences régulières, par exemple tous les mercredis pendant trois mois. J’ai alors eu envie d’y inviter des artistes de la scène jazz-électro parisienne, mais aussi venus d’ailleurs en France, qui partagent la même démarche que moi : jouer de la musique électronique en direct.
La Gare Le Gore était l’endroit idéal pour ce projet. En lançant ces rencontres, j’ai découvert une scène très riche et une grande diversité de musiciens. J’ai donc imaginé, chaque semaine ou chaque week-end, des distributions différentes. J’ai conçu la French Connection en me plaçant au centre, comme un chef d’orchestre — un peu à la manière de Miles Davis durant sa période électrique. À chaque concert, de nouveaux musiciens se joignent au projet. Certains ont déjà joué ensemble, d’autres non. Cette configuration donne naissance, à chaque fois, à des concerts inédits et singuliers.
L’énergie des clubs influence-t-elle votre jeu de flûtiste dans ce contexte ?
Oui, bien sûr. La Gare Le Gore est un lieu vraiment atypique, porté par l’énergie d’un public enthousiaste qui danse beaucoup. L’équipe veille aussi à limiter les conversations pendant les concerts, ce qui est très appréciable. Mais l’ambiance varie selon les salles, les horaires et les publics. Je me souviens notamment de notre passage aux Bars en Trans, pendant les Trans Musicales de Rennes : c’était une expérience très différente. Après Châtenay, nous jouerons à Strasbourg, lors de l’after d’un festival de jazz. Comme notre musique comporte une large part d’improvisation, nous réagissons constamment au public et restons pleinement connectés à lui.
À L’Azimut, vous jouez avec Étienne Jaumet, aux claviers et au saxophone, et Antonin Leymarie à la batterie. Comment votre complicité artistique s’est-elle construite ?
Je joue avec Antonin depuis des années dans différents projets, ce qui a créé une véritable complicité entre nous. J’ai rencontré Étienne plus récemment, mais nous avons déjà beaucoup joué ensemble. En revanche, nous ne nous sommes encore jamais produits tous les trois, et c’est précisément ce qui rend cette rencontre si stimulante. Étienne a l’habitude de jouer aux côtés de batteurs. Lui et Antonin se connaissent bien, et nous partageons tous les trois ce goût pour la transe. Je pense donc que le concert sera très cohérent, intense et fusionnel.
La soirée au Pédiluve va reposer sur pas mal d’improvisation libre et aussi d’adaptation. Vous qui appréciez les surprises et les possibilités offertes par l’improvisation, j’imagine que ce choix est pleinement assumé et particulièrement stimulant.
Oui, tout à fait. C’est même ce qui m’excite le plus. En tant que jazzmen, nous aimons improviser, prendre des risques et nous aventurer dans l’inconnu. Arriver sans savoir précisément ce qui va se passer, tout en ayant confiance dans notre capacité à faire fonctionner la musique, est extrêmement stimulant.
Par rapport aux grandes scènes des festivals parisiens ou internationaux, jouer en banlieue parisienne dans le cadre d’un projet territorial comme celui que L’Azimut proposera jeudi prochain a-t-il une résonance particulière pour vous ? Avez-vous le sentiment d’aborder ce concert différemment ?
Pas vraiment. Je ne fais pas de distinction entre les scènes. Certaines sont plus grandes et accueillent davantage de public, mais, une fois sur scène, je m’investis de la même manière. Que je joue à Châtenay ou ailleurs, l’essentiel reste le lien avec le public : c’est lui qui nourrit la musique et nous permet d’aller plus loin.
Vous êtes né dans les années 1970. Dans quel environnement culturel avez-vous grandi à l’adolescence, notamment sur les plans littéraire et cinématographique ?
Je viens avant tout de la culture jazz, qui m’a profondément façonné. Plus tard, j’ai découvert le rock progressif anglais et me suis passionné pour les musiques de film, qui représentent aujourd’hui près de la moitié de ma discothèque, toutes époques confondues. Parallèlement, ma pratique de flûtiste m’a conduit vers l’ethnomusicologie et les instruments traditionnels, en particulier les nombreuses formes de flûtes, l’un des plus anciens instruments de l’humanité. J’ai beaucoup voyagé et rencontré des flûtistes, notamment en Afrique et en Asie, afin de découvrir leurs techniques et leurs traditions.
Avez-vous déjà envisagé de collaborer avec un réalisateur pour composer la musique d’un film ?
Bien sûr. J’ai notamment composé, il y a quelques années, la musique de Vincent n’a pas d’écailles, de Thomas Salvador. J’ai aussi participé à de nombreuses bandes originales comme musicien, co-compositeur, arrangeur ou orchestrateur. Le cinéma repose beaucoup sur les réseaux professionnels, qu’il faut entretenir. Or, mes résidences comme artiste associé dans différents lieux m’ont progressivement conduit vers la musique de scène, aujourd’hui au cœur de mon travail. J’aimerais néanmoins revenir davantage au cinéma.
En explorant vos précédents projets, j’ai remarqué votre intérêt pour les contes et l’univers onirique. Dans The Dreamer, en 2021, vous avez notamment mis en scène des rêves consignés au réveil. D’où vient cette fascination pour les contes et l’onirisme ? Ces univers ont-ils bercé votre enfance ?
Paradoxalement, pas vraiment. C’est peut-être pour cette raison que j’éprouve aujourd’hui le besoin d’y revenir. J’ai aussi un fils de cinq ans, et c’est en partie à travers lui que je me suis intéressé à cet univers. Plus personnellement, la narration me semble un outil précieux pour construire un langage musical ou un album. The Dreamer, par exemple, repose entièrement sur l’interprétation de rêves dont les textes me venaient au réveil. Le mystère, la rêverie et la poésie nourrissent ainsi ma musique et m’aident à développer mon propre langage.
Une question plus légère : vous avez commencé la flûte à dix ans, avant d’interrompre la musique pour vous consacrer à la cuisine, puis d’y revenir par le saxophone et de poursuivre la carrière que l’on vous connaît. Vous arrive-t-il encore de cuisiner ?
(Rires) Oui, je cuisine tout le temps. Encore hier. Je resterai toujours passionné par la cuisine et la pâtisserie, domaine par lequel j’ai d’ailleurs commencé. J’organise même des concerts gastronomiques réunissant compositeurs et chefs. Je propose aussi des « electro fooding parties » avec certains membres de la French Connection et des cuisiniers, dans un esprit de club inspiré des codes de la street food.
Je tiens profondément à ces projets. Je vois de nombreux points communs et passerelles entre la cuisine et la musique, qui ne se rencontrent pas assez souvent. Il ne s’agit pas simplement de diffuser de la musique pendant un repas, mais de placer les deux disciplines sur un pied d’égalité afin de créer une véritable conversation artistique.
Pour revenir à votre parcours : après l’expérience du grand ensemble au sein de l’Orchestre National de Jazz, vous vous êtes tourné vers l’expérimentation en solo. Comment avez-vous vécu cette transition ?
La transition n’a pas été simple. Au sein de l’Orchestre National de Jazz, Daniel Yvinec m’a souvent laissé l’espace nécessaire pour expérimenter des passages en solo pendant les concerts. J’y ai peu à peu développé une approche personnelle, fondée notamment sur l’usage de pédales et de boucles.
À la fin de l’aventure avec l’orchestre, Banlieues Bleues m’a proposé de créer un concert solo accompagné de vidéo. J’ai poursuivi dans cette voie et, depuis, je joue régulièrement seul, parfois en dialogue avec la danse, la poésie, le texte ou l’image.
J’aime profondément cette forme, car la scène en solitaire impose une sincérité absolue : on ne peut ni tricher ni se cacher. C’est un exercice exigeant et sans concession, mais aussi l’un des plus beaux à mes yeux.
Vous aimez déconstruire la musique, la réinterpréter, ne pas forcément suivre la partition telle quelle. Cette démarche typique de beaucoup de jazzmen explique-t-elle l’intérêt que vous portez aux musiques traditionnelles ?
Je ne sais pas exactement. Ma démarche est assez analytique, sans doute en raison de ma formation de compositeur, d’arrangeur et d’orchestrateur. J’aime ouvrir le « moteur » de la musique, en démonter les pièces, puis ne conserver que quelques éléments, isoler celui qui m’intéresse et en faire la base de mon langage.
Les musiques traditionnelles répondent souvent à une fonction sociale : elles accompagnent la danse, les cérémonies et la vie collective, sans forcément revendiquer une posture artistique.
Le jazz avait lui aussi, à l’origine, une fonction dansante, mais il est devenu, notamment depuis le bebop, une musique plus destinée à l’écoute. Avec la French Connection, nous renouons avec cette dimension sociale et dansante tout en continuant d’improviser. Nous réunissons ainsi les deux approches. À mes yeux, c’est une forme de musique traditionnelle contemporaine, propre à notre environnement urbain et occidental qui crée du lien entre nous.
Vous avez assuré la direction artistique de Les Instruments migrateurs, un cycle de concerts organisé sur deux ans avec des musiciens des cinq continents. Ce projet est-il né (au moins en partie), de votre rencontre avec le flûtiste indien Hariprasad Chaurasia (Flûtiste indien, grand maître vivant de bansurî, flûte de bambou de l’Inde du Nord, NDLR), qui a joué un rôle important dans votre parcours artistique ? Est-ce que cette rencontre a été un déclencheur ?
Oui, Hariprasad Chaurasia a joué un rôle déterminant dans mon parcours. Alors que j’étais entré au Conservatoire supérieur de musique de Paris comme saxophoniste, son influence m’a encouragé à revenir progressivement à la flûte, mon instrument d’origine, jusqu’à abandonner le saxophone. J’étais déjà très attiré par les musiques traditionnelles et populaires du monde. Instruments migrateurs s’est donc imposé naturellement : le projet réunissait des musiciens traditionnels des cinq continents, ouverts au dialogue avec d’autres cultures musicales. Il prolongeait des expériences menées sur des disques comme Babel ou Dance Steel, notamment avec des musiciens coréens. Cette démarche de rencontres interculturelles, au-delà des frontières, traverse depuis longtemps mon travail.
Comment organisiez-vous ces soirées, et quelle méthode de travail adoptiez-vous entre les différents artistes ?
Le principe était simple : nous nous retrouvions le jour même à 15 heures, et chacun proposait un morceau qu’il transmettait oralement aux autres. Je tenais à travailler sans partition afin de placer sur un pied d’égalité les musiciens qui lisaient la musique et ceux qui ne la lisaient pas. Cette méthode représentait un véritable défi, car tous devaient mémoriser les morceaux pour le concert du soir. Chaque artiste interprétait également une pièce en solo, tandis qu’un thème très simple, commun à toutes les rencontres, servait de fil rouge. Le concert était ainsi préparé au cours d’une unique répétition l’après-midi.
Au Centre des arts d’Enghien-les-Bains et à Royaumont, vous avez notamment fait dialoguer la musique avec les arts visuels. Souhaiteriez-vous renouveler ce type d’expérience ?
Oui. Je viens justement de participer à Pop Art, un projet scénique mêlant hologrammes et figures de la chanson française. J’ai adoré cette longue collaboration avec le Centre des arts. Elle devrait reprendre l’an prochain si tout se passe bien. Les arts numériques, la vidéo et les arts visuels occupent depuis longtemps une place importante dans mon travail : je les ai intégrés à mes solos et aux spectacles créés en résidence, notamment à Royaumont et au Centre des arts, en dialogue avec le cinéma muet ou des artistes plasticiens. Cette dimension visuelle fait écho à mon attachement à la musique de film et enrichit l’expérience proposée au public. Elle ne conviendra pas nécessairement à la French Connection, mais elle reste essentielle dans nombre de mes créations scéniques.
Votre projet Nightfall, est prévu pour 2027 chez Label Bleu. Il revisitera des standards de jazz ainsi que des musiques de film, notamment des œuvres de Miles Davis et d’Arthur H. Pourquoi avez-vous choisi de revenir à ce répertoire ?
C’est l’album que j’aurais dû enregistrer depuis longtemps. Je viens du jazz, j’en préparais l’idée depuis des années, mais d’autres projets, comme The Dreamer, Tilt ou Babel, se sont imposés auparavant.
Puis j’ai senti que le moment était venu. L’occasion de travailler pour la première fois avec Label Bleu a également été déterminante : ce label emblématique, lié à des artistes comme Louis Sclavis, Henri Texier ou Michel Portal, a beaucoup compté dans ma formation musicale.
J’ai donc revisité des standards et des morceaux célèbres de Miles Davis ou Wayne Shorter, ainsi que quelques musiques de film. Je suis très fier de cet album, qui sortira en janvier, car il me ramène à une musique que je pratique depuis l’âge de dix ans.
Vous allez défendre ce projet entouré de Roberto Negro, Louise Knobil et Edward Perraud. Comment vos univers musicaux se sont-ils rencontrés ?
C’est la première fois que nous jouons ensemble. J’aime réunir des musiciens qui ne se connaissent pas encore, car cette situation favorise l’écoute et crée une véritable aventure collective.
Le pari était audacieux, mais j’ai l’habitude de ces formations spontanées, et celle-ci est particulièrement explosive.
Sur scène, les musiciens prennent des risques, se déstabilisent puis se rattrapent, comme des funambules. Ce jeu très visuel et spectaculaire renouvelle complètement des morceaux pourtant familiers.
Vous l’avez réalisé en studio déjà de toute façon ?
Oui, l’album est déjà enregistré. Sa sortie est prévue en janvier et sa fabrication est en cours.
Question « bateau » pour conclure et pour revenir au concert du Pédiluve : quelle émotion ou sensation aimeriez-vous que les spectateurs, encore indécis à l’idée de réserver leur place pour le 29, emportent avec eux à l’issue du concert ?
Non, la question n’est pas idiote. Sur scène, je me vois un peu comme un chamane : j’aime que le public oublie tout le reste pour se laisser emporter par la musique. Je cherche à créer une forme de transe, avec de fortes montées rythmiques, puis des ruptures soudaines, plus poétiques et suspendues, avant que l’énergie ne reparte.
Le concert sera une grande fête collective : nous allons danser, nous amuser et construire cette musique avec le public. Comme dans la musique électronique, il y aura des montées en puissance et des accalmies, sans que nous sachions exactement ce qui suivra. Le passage du synthétiseur modulaire, qui produit les basses, à la flûte apporte aussi beaucoup de relief à cette dynamique.
Apporterez-vous des CD et votre livre d’art au concert ? Prévoyez-vous également une séance de dédicaces et un temps d’échange avec le public à l’issue de la soirée ?
Oui, absolument. Ce livre d’art, j’en suis très fier : c’est le premier que je publie. Il prolonge Chambre à écho, un spectacle créé avec la poète Virginie Poitrasson et l’artiste plasticienne autrichienne Jutta Strohmeier.
J’avais composé pour un trio associant alto, flûte et art visuel, à partir de partitions graphiques construites autour d’un récit pour chaque jour de la semaine, mis en poésie par Virginie Poitrasson. Le livre réunit ces partitions, les photographies de l’artiste et les poèmes dans une très belle mise en espace. J’apporterai donc tout cela au concert.



