Entre rythmes brésiliens, influences africaines et sonorités caribéennes, João Selva fait dialoguer les cultures dans une musique généreuse et engagée. À l’occasion de son retour au Pédiluve de Châtenay-Malabry le 22 octobre, l’artiste revient sur son parcours, ses inspirations et son goût pour la scène.
Pierre Bozzonne-. Vous avez grandi à Ipanema.
Joan Selva-. Oui. Ipanema est un quartier où se croisent des musiques, des spiritualités et des modes de vie très différents.
Quelle influence cet environnement exerce-t-il encore aujourd’hui sur votre travail artistique ?
À Ipanema, il existait un véritable art de vivre. Dans les années 1980, le quartier accueillait de nombreux artistes, des bohémiens, des hippies, d’anciens soixante-huitards brésiliens. C’était un environnement très agréable, avec des paysages magnifiques. J’ai eu la chance de grandir à quelques pâtés de maisons de la plage et de côtoyer beaucoup de musiciens.
Mon père était pasteur et dirigeait une petite communauté chrétienne alternative, fréquentée par de nombreux artistes. C’est là que j’ai découvert la musique. Le dimanche, pendant que mon père passait la journée à l’église, je restais auprès des musiciens qui répétaient. J’ai touché pour la première fois une guitare, un piano, une basse et une table de mixage. Cette expérience a constitué ma première école de musique.
Puis à l’adolescence, la pratique de la capoeira m’a conduit vers des musiques plus traditionnelles. Cet art de combat transmet beaucoup de valeurs issues des cultures afrodescendantes. Il m’a permis de prendre conscience des inégalités d’un pays souvent présenté comme une grande démocratie raciale, mais qui reste marqué par le racisme et les discriminations.
La capoeira m’a ouvert la porte des musiques et des danses traditionnelles. Grâce à elle, j’ai découvert la samba, le maracatu, le coco et bien d’autres formes d’expression.
L’église menait également des projets sociaux dans les favelas, ce qui m’amenait à circuler entre des univers très différents. À l’époque, je trouvais ça normal. En grandissant, j’ai compris que cette expérience de mixité était rare au Brésil.
À Rio, une véritable frontière sépare le « morro », c’est-à-dire les favelas, de l’« asfalto », les quartiers chics du bord de mer. Ces deux mondes se côtoient sans jamais ni se connaître ni se rencontrer. J’ai eu la chance de pouvoir les traverser avec une grande fluidité, et cette diversité a profondément nourri mon parcours artistique.
Vous avez aussi eu la chance de côtoyer très jeune, Wanda Sá qui était une personne de votre entourage familial. Aviez-vous conscience d’être en présence d’une figure majeure de la musique brésilienne ?
Pas du tout. Wanda Sá est toujours une grande amie de mes parents et, à mes yeux, elle faisait simplement partie de la famille. Je ne la voyais pas comme une célébrité. Même lorsqu’elle nous invitait à ses concerts et que je croisais en coulisses des artistes comme João Donato ou Marcos Valle, je ne réalisais pas encore leur stature.
Pour moi, elle faisait partie du quotidien : tout me semblait parfaitement normal, et je ne mesurais pas la chance que j’avais. J’ai ainsi développé très tôt un goût pour la bossa-nova, ses harmonies riches et ses mélodies élaborées, nourries notamment par la musique classique. Pourtant, je la percevais comme une musique sans prétention, accessible et presque nonchalante. Je l’entendais jouer dans le salon. Cette tradition perdure : ce week-end encore, mes parents m’ont envoyé une vidéo où l’on jouait de la musique et dansait chez eux. J’ai donc grandi au cœur d’une grande diversité musicale.
Vous revendiquez toujours cet héritage de l’« Atlantique noir », fondé sur les échanges entre l’Afrique, le Brésil et les Caraïbes ?
Oui. Je vais développer un peu, quitte à ce que vous coupiez ensuite. Vers 13 ou 14 ans, j’ai commencé à composer, à écrire de la poésie et des textes, mais cette pratique restait très intime. Voyant combien il était difficile pour les musiciens de vivre de leur art, je ne m’imaginais pas en faire un métier ni jouer des reprises dans les bars, comme beaucoup le font au Brésil en début de carrière. J’avais aussi trop de respect pour la musique pour envisager cette voie.
Je me suis donc formé comme comédien. Quelques années plus tard, j’ai rejoint une compagnie de spectacles jeune-public qui créait des comédies musicales. J’y composais et chantais, tout en participant à de nombreuses tournées en Afrique de l’Ouest et dans les Caraïbes, parfois dans des régions où l’accès à la culture est difficile.
En passant beaucoup de temps au Sénégal, au Cap-Vert et dans les Petites Antilles, j’ai découvert les profondes similitudes entre ces cultures et celle du Brésil.
Les livres d’histoire brésiliens mettent surtout en avant l’héritage portugais et minimisent souvent l’apport des cultures africaines, pourtant au cœur d’une histoire commune avec les Caraïbes. Au contact de ces territoires, ces liens me sont apparus très clairement.
Aux Antilles, par exemple, la ladja (le danmyé) présente des mouvements et une dynamique très proche de la capoeira. J’ai observé des correspondances similaires à La Réunion, ainsi que dans certaines danses présentes dans les Caraïbes et au Cap-Vert.
Lorsque j’ai lancé ma carrière solo, au début de la trentaine, j’ai voulu prolonger l’aventure tropicaliste des années 1970. Ce mouvement avait intégré à la musique brésilienne des influences nord-américaines comme le jazz, le disco ou le funk, notamment chez Caetano Veloso et Gilberto Gil. Pour ma part, j’ai cherché à renforcer les liens avec les musiques africaines et celles de la diaspora.
Dans mes compositions et mes arrangements, j’aime faire dialoguer les cultures :
> arranger une samba comme un semba angolais ;
> rapprocher un forró du funaná cap-verdien ;
> faire rencontrer certains rythmes brésiliens et le highlife ghanéen.
Ces passerelles sont au cœur de ma démarche musicale.
C’est passionnant, et je préfère vous écouter plutôt que multiplier les questions. Mais selon vous, le public français perçoit-il dans votre musique des éléments qui échapperaient à un auditeur brésilien ? La culture agit-elle comme un filtre sur notre écoute, ou la musique touche-t-elle tout le monde de la même manière ?
La France a accueilli de très nombreux musiciens qui ont marqué l’histoire de la musique. Son public est curieux et réceptif ; c’est pourquoi j’aime, en concert, donner quelques clés d’écoute. Je précise par exemple qu’un morceau associe un rythme brésilien à des influences africaines ou caribéennes. Ça contextualise et permet d’aller au-delà de la forme musicale et de comprendre l’histoire qu’elle raconte.
L’artiste doit créer du lien, entre les personnes comme entre les cultures. Dans le contexte actuel, marqué par des guerres proches et par un affaiblissement des liens sociaux et culturels, cette fonction est essentielle.
Ma conviction vient aussi de mon apprentissage des musiques traditionnelles, notamment de la capoeira. J’ai eu la chance d’être formé par des maîtres issus de milieux très défavorisés, parfois des favelas. J’ai également accompagné pendant plusieurs années un musicien qui avait connu, dans la campagne brésilienne, des conditions proches de l’esclavage comme coupeur de canne à sucre.
Malgré leurs parcours difficiles, ces maîtres transmettaient leur musique avec une grande générosité. Ils avaient pleinement conscience de leur rôle social : donner de l’espoir, rassembler les gens et renforcer les liens entre eux. Cette conception de la musique reste fondamentale pour moi.
Chaque album semble explorer une atmosphère différente. Navegar évoque le voyage et le mouvement, Passarinho aborde l’état du monde et les enjeux économiques. Avec Onda, vous revenez à un univers plus lumineux, marqué par la mer et les grands espaces. Ces changements correspondent-ils à différents chapitres de votre vie ? Construisez-vous consciemment une ambiance propre à chaque album ?
Oui. Pour moi, entrer en studio revient à saisir un instant, comme sur une photographie. Enregistrées à un autre moment, les mêmes chansons donneraient un résultat différent. Chaque album reflète donc ce qui m’habite au moment de sa création.
Passarinho est né pendant la pandémie de Covid-19. Je percevais cette période comme un cri de la planète, elle-même en manque d’air ; l’album porte naturellement la trace de ces préoccupations. Onda, au contraire, accompagne le déconfinement. Très attaché au carnaval et aux fêtes populaires, j’ai profondément ressenti leur absence. Le retour des rencontres et des espaces partagés a créé une énergie nouvelle, qui imprègne ce disque.
Je reste par ailleurs très attaché au format de l’album, même si l’écoute passe aujourd’hui beaucoup par les playlists. Le vinyle résiste, et c’est ainsi que j’ai découvert la musique, grâce à la collection de mon père. Lorsque je conçois un disque, je pense donc aussi à cette expérience d’écoute, jusque dans l’ordre des morceaux et la construction des deux faces.
La musique brésilienne est souvent associée à la danse et à la fête. Pourtant, chez vous, vos compositions ne sont jamais superficielles : vos textes portent un message, s’opposent à la peur, à la violence et au pessimisme. Comme une forme de résistance.
Je voudrais revenir à la musique traditionnelle et populaire, notamment à la capoeira. Elle donne la force et le courage nécessaires pour affronter un quotidien très difficile. Aujourd’hui encore, face à l’état de la planète et aux crises sociales et politiques, le découragement peut vite nous gagner. La musique agit alors comme un moteur : elle nourrit le courage et l’espoir dont nous avons besoin pour avancer. C’est là, pour moi, toute la beauté et la puissance de cet art.
Votre rencontre avec Bruno Hovart, de Patchwork, a-t-elle été déterminante ? Qu’est-ce qui, dans son écoute et son approche, vous a donné envie de travailler avec lui plutôt qu’avec d’autres ?
Oui, une forte affinité esthétique et musicale s’est immédiatement créée entre nous. Nous nous sommes rencontrés lors d’une jam-session à la Croix-Rousse, à Lyon. En échangeant sur nos goûts et nos références, nous avons vite compris que nous étions sur la même longueur d’onde.
Le père de Bruno possédait lui aussi une importante collection de vinyles, de musique brésilienne. Bruno, qui n’en avait encore jamais produit, m’a invité dans son studio pour travailler sur mes compositions. L’entente a été immédiate et nous avons rapidement enregistré un premier album, Natureza.
C’est Bruno qui m’a encouragé à me lancer en solo. avant, je jouais surtout dans des groupes et j’accompagnais des maîtres brésiliens dans un registre traditionnel. Il m’a incité à développer un univers plus personnel et plus large. La tradition demeure au cœur de ma création et de mon écriture, mais j’y intègre maintenant les nombreuses influences qui ont jalonné mon parcours.
Vivre en France m’a aussi donné accès à des musiques que j’aurais difficilement découvertes au Brésil. La scène lyonnaise est particulièrement riche et réunit des artistes d’horizons variés : Bab L’Bluz pour le Maroc, DenDana pour les Antilles, Kumbia Boruka pour le Mexique, Dowdelin pour les Caraïbes, Pambélé pour la Colombie et le Venezuela) ou encore Vaudou Game pour le Togo. Toutes ces rencontres ont naturellement enrichi ma musique.
Ces influences nourrissent votre travail. Mais avec Noite Azul, vous proposez un album beaucoup plus dépouillé. Qu’est-ce qui vous a poussé à alléger les arrangements, notamment autour de votre voix ?
Depuis toujours, je compose aussi des morceaux plus calmes, des ballades, souvent dans des périodes plus difficiles, loin de l’énergie de la fête. Jusqu’à maintenant, je n’en retenais qu’un ou deux par album. Avec Noite Azul, j’ai voulu révéler pleinement cette facette plus intime.
La musique brésilienne est souvent réduite à une image festive et joyeuse. Pourtant, ses grands compositeurs ont également abordé des réalités profondes et sombres, comme la faim, la sécheresse ou la solitude. Il aurait donc été faux de donner l’impression que je suis toujours heureux et que tout va toujours bien.
La musique m’a toujours accompagné dans les moments difficiles. Transformer ce que l’on traverse en chanson apporte de l’apaisement. J’ai voulu partager ces titres pour qu’ils puissent soutenir celles et ceux qui vivent des épreuves et les aider à avancer.
Ces chansons évoquent plus ouvertement le désir, la solitude, l’attente et le regard de l’autre. Le format presque seul en guitare-voix, sans les arrangements, vous expose-t-il davantage ? Cette vulnérabilité vous attire-t-elle ?
Oui, bien sûr, le format implique une certaine vulnérabilité. Mais je m’inscris dans une tradition : João Gilberto, a lui aussi été critiqué à ses débuts pour un jeu de guitare jugé peu entraînant et une voix qui ne portait pas. Il a pourtant ouvert la voie à une manière plus intime et fragile de se dévoiler, capable de toucher profondément.
Je suis un grand admirateur de João Gilberto et de Caetano Veloso, que j’ai beaucoup écouté et vu en concert. Pour moi, cette forme dépouillée ne s’oppose pas aux arrangements plus riches : les deux approches sont complémentaires.
Sur scène, jouer seul, offre aussi une grande liberté. Je peux adapter la liste des morceaux et les arrangements sur le moment en fonction du public, le lieu et l’atmosphère du concert. Cette souplesse existe aussi avec mes musiciens, mais le solo laisse encore davantage de marge. Je suis donc heureux d’aller aussi à la rencontre du public sous cette forme.
Quatre ans après votre venue en 2022, vous revenez à Châtenay-Malabry. Quel souvenir gardez-vous du Pédiluve, de cette salle et de l’accueil du public ?
Oui, j’ai quelques souvenirs, alors si mes souvenirs sont bons, il y a un côté un peu circulaire. Une salle assez sombre, très dépouillée, disposée en arc de cercle, avec un public particulièrement attentif. J’apprécie de ne pas être placé au-dessus du public, comme dans une configuration plus classique.
Cette disposition créée une grande proximité et convient parfaitement à un concert intimiste. Pour moi, un spectacle ne repose pas seulement sur un interprète face à des spectateurs : c’est une expérience collective. J’aime faire participer le public, présenter le contexte des chansons et l’inviter à chanter avec moi. La magie naît de cette création partagée et cette salle s’y prête parfaitement.


